Anne Sauvaget, Professeur des Universités, Université de Nantes, Praticien Hospitalier en psychiatrie, CHU de Nantes, s'est prêté au jeu du roman d'anticipation pour illustrer les conséquences de la crise sanitaire sur la santé mentale. Cette nouvelle parle de Jess, un de ces mutants qui ont développé, après 3 générations post-COVID, une prédilection pour le confinement.

Quelque part entre la Terre et Mars, 2121

Les étoiles semblent si proches, dans cette nuit étincelante, perpétuelle, dont il ne sait si elle l’accompagnera jusqu’à son objectif : la planète rouge, Mars. Le voyage devrait durer 260 jours, seul dans un vaisseau de neuf mètres carrés. Jess est confiant. Issu d’une génération d’astronautes, il a grandi dans l’espoir d’intégrer la deuxième équipe en partance pour Mars. Le premier voyage, en 2060, a été la plus grande catastrophe humaine de l’aérospatiale : le vaisseau Hope, avec à son bord un équipage de 20 hommes et femmes, tous au plus haut niveau dans leur domaine, a mystérieusement disparu en plein milieu de l’expédition. Selon les derniers signaux reçus, il semblerait que de graves conflits internes aient eu lieu, entraînant la mort de tout l’équipage, témoignant, peut-être, se disent les meilleurs psychologues spatiaux, d’une difficulté à vivre en groupe dans un milieu confiné aussi longtemps. La deuxième expédition a été totalement repensée. Désormais, ce sont plusieurs petits vaisseaux qui partiront ensemble, avec pour seul contact humain entre eux la télécommunication. Pourtant, l’idée était largement répandue, depuis la pandémie COVID-19, en 2020, que le confinement avait plus de conséquences négatives que positives. Jess relit les notes mentales de son cours d’histoire des pandémies sur les conséquences psychologiques du confinement pendant la pandémie COVID-19, notamment en France, qu’il projette sur l’écran vertical en cryptotium, seule matière sensible à la pensée, et capable de la matérialiser.

Terre Rouge

« Le 17 mars 2020, à midi, toute la France, à l’instar de nombreux pays voisins, avait confiné sa population, dans l’objectif premier de limiter la propagation du virus, dont on ignorait presque tout, jusqu’à son origine. Cependant, il s’avérait qu’une mise en quarantaine pouvait avoir des effets psychologiques délétères, comme une baisse de moral, des symptômes de stress post-traumatiques, des troubles du sommeil, des crises d’angoisse ou attaques de panique, des perturbations émotionnelles (la colère, la peur), jusqu’à des états dépressifs caractérisés ou l’abus de médicaments ou d’alcool, comme le montraient des études issues de précédentes épidémies virales, comme le SARS, Ebola, la grippe H1N1, pour ne citer que les plus connues. Chez certains sujets, plus vulnérables, on pouvait même observer des conduites suicidaires. Des sentiments de frustration et l'ennui sont fréquemment décrits chez les personnes confinées.

Les conditions du confinement pouvaient influencer ses répercussions. Ainsi, l’impact psychologique était plus important quand la date de fin de la mesure était reculée, ou non définie. D’autre part, les conséquences psychologiques pouvaient perdurer jusqu'à plusieurs années. Plus la durée de confinement est longue (supérieure à 10 jours), plus les risques de symptômes post-traumatiques, de comportement d'évitement ou de colère sont importants.

Le confinement est en soi générateur de stress. Il s’explique à la fois par la peur, non moins contagieuse que le virus, de l'infection en elle-même, mais aussi à l'interdit et à la limite de liberté. À ce stress commun il faut ajouter le manque de lien social pour les personnes les plus isolées. Certains facteurs favorisent aussi le stress, comme la grossesse, le fait d'avoir des enfants, de craindre pour la distribution des biens de première nécessité, ou de ne pas recevoir d'informations suffisamment claires. D’autres facteurs ont aussi été identifiés, comme le manque de fournitures de base (nourriture, eau, médicaments), et une communication de crise inadaptée.

Dans le cas de la pandémie de COVID 19, la Chine a été le premier pays à mettre en quarantaine ses citoyens pour éviter l'aggravation de l'épidémie. Une enquête nationale sur la population chinoise au sujet de leur santé psychologique a montré qu’un tiers des répondants souffraient d’un stress psychologique modéré, et même sévère pour 5 % d'entre eux. Ce stress concernait particulièrement les femmes, les travailleurs migrants et surtout les jeunes de 18 à 30 ans, ou les personnes de plus de 60 ans, en particulier dans les zones les plus touchées par l'infection. Il semblait aussi qu’un système de santé performant, avec une gestion exemplaire de l’épidémie, limitait le stress psychologique. En effet, la détresse psychologique a diminué avec le temps lorsque les mesures de prévention ont réduit la propagation du virus.

Aux conséquences psychologiques du confinement, s’ajoutent les conséquences sociales, professionnelles et économiques (perte d’emploi, modifications des conditions de travail avec une généralisation du télétravail, perte de revenus, précarisation….), elles-mêmes pourvoyeuses de conséquences psychologiques parfois dramatiques.

Dans les familles, avoir des enfants à charge est un facteur aggravant du stress. Il faut que les parents le rassurent, lui expliquent la situation, l’obligation de porter le masque, l’arrêt des activités extra-scolaire, les changements de rythme, avec toujours cette incertitude dans l’organisation. La charge mentale des parents est ainsi augmentée. Une augmentation des violences domestiques, conjuguales et intrafamiliales a été observée.

Un ensemble de solutions avaient été mises en avant. Au niveau individuel, il était conseillé de garder un rythme et des rituels, de conserver un lien social, de verbaliser son ressenti, de limiter l’exposition au stress (par exemple, comme de limiter l’écoute des informations), de trouver des occupations. Au niveau collectif, pour diminuer les effets négatifs du confinement, les méthodes efficaces connues sont, pour les autorités, de communiquer régulièrement et de façon claire, de proposer des activités aux personnes concernées pour lutter contre l’ennui, d'assurer l'approvisionnement des produits de première nécessité, de limiter dans la mesure du possible la durée du confinement. Il va de soi que la mise en place de plusieurs confinements à quelques semaines d’intervalle entraîne une accumulation des effets psychologiques d’un premier confinement. Le recours à la télémédecine pourrait aider à prévenir des problèmes psychologiques. »

Jess, songeur, referme son écran mental et se dit que les capacités d’adaptation de l’être humain sont décidément surprenantes. Il fait partie de ces mutants qui ont développé, après 3 générations post-COVID, une prédilection pour le confinement, ce qui en fait un être particulièrement adapté pour cette nouvelle mission. Sa principale préoccupation est la suivante : sera-t-il capable de vivre en communauté une fois arrivé sur la terre rouge ?